Quand l’air du Grand Nord inspire la plume du voyageur… le Groenland vu par Xavier :
Le temps s’égrène et se faufile entre les façades blanches que je contemple depuis la fenêtre. Un temps d’éternité, à imaginer, penser, rêver en direction du bout de ciel bleu qui transperce la forêt de pierre parisienne. Comme un océan d’évasion qui vient inonder les berges prisonnières. Largue les amarres. Mon bateau m’attend. Les voiles sont hissées et se gonflent du souffle de mon imaginaire. Amérique du Sud, Groenland, Mongolie, Alaska… si loin mais si près si on s’en donne les moyens. Le voyage est pareil à une vague qui ne s’échouerait jamais, une vague avide de connaître les quatre océans.
Commençons par le Groenland. « Terre verte » comme la surnommait Erik le Viking, plus Rouge que Vert, Christophe Colomb avant l’heure, pour encourager les candidats à l’immigration qui n’en étaient plus à leurs premières glaces. La glace, c’est la vie, mais la vie emprisonnée. De l’eau maintenue à l’état solide, mais elle est là. Son cœur bat dans les entrailles translucides. Il y a de la dureté, du refus et de l’intransigeance. Et parfois de la fragilité quand la banquise pleure. Ses fissures sont les sillons de ses larmes. Et les gouttes lacrymales tombent de désespoir le long des parois parfaites de l’iceberg.
La Terre se réchauffe, il faut s’y faire. Les effets sont particulièrement visibles en Arctique. Et pourtant, même en été, les vaisseaux de glace continuent à défiler en cortège anarchique dans les eaux de la mer orientale du Groenland. Ils n’ont pas dit leur dernier mot, mais cachent leur peine dans leur silence. Rabougris, certains s’enfoncent dans la mer d’huile. D’autres tentent de maintenir fière allure. Et ils m’impressionnent toujours. Je peux rester des heures à contempler leur ballet, à m’enivrer de leur pureté originelle. Pointues, biscornues, trapues, tout simplement nues, les cathédrales de glace révèlent une exquise beauté sans pareille. Mais l’effeuillage s’arrête là. Autour de ces architectures immaculées, il y a des montagnes immobiles et des glaciers immuables, des parterres de mousse et des roches de la Genèse. Terre hostile.
Hostile tu es par nature, fascinante tu te dévoiles par séduction. Terre verte comme l’espoir.
C’est cet espoir d’un monde meilleur que je voudrais lire dans le regard des Inuit de Kulusuk.
Ma première rencontre avec eux, comme beaucoup de mes rencontres, est purement fortuite. Je marche sur ce tapis de mousse sur lequel pousse aussi des cannettes de bière. Le Groenland d’aujourd’hui n’est plus celui de Paul-Emile Victor. Les derniers rois de Thulé s’en sont allé rejoindre les aurores boréales, abandonnant des peuplades jetées dans l’oubli du Grand Nord. Et pour mieux oublier, on boit. La moitié de la population est en proie à ce fléau. L’autre moitié, ce sont les enfants, l’espoir de Kulusuk.
Des coulisses d’un théâtre de croix fichées dans le sol, s’élève un cri, une plainte. Une femme pleure. Le cimetière résonne de ses hurlements. Elle descend. Je me tiens là traçant ma route, et tombe sur elle. Elle s’appelle Kuko, et ne tarde pas à être rejointe par Enok, son compagnon. « Enok et Kuko », on dirait le titre d’un livre pour enfants. Mais lorsqu’on ouvre le livre, leur vie est loin d’être belle. Ed, un Américain octogénaire au chapeau texan outrageusement piqué de centaines de pin’s m’a rejoint lui aussi. Rencontres improbables dans un univers improbable. Nous faisons les présentations. Enok-Kuko, Xavier-Ed. Ed-Xavier, Kuko-Enok. Nos deux Inuit semblent déboussolés, pour ne pas dire qu’ils ont perdu le Grand Nord. « Guunnaat », comprends-je de la bouche d’Enok. Ca veut dire « bonjour ». A traduire en réalité par « Gutaa » si Enok avait été à jeun. La suite, ce sont quelques mots échangés en anglais jusqu’à la cabane colorée de nos nouveaux amis. Nous sommes en effet conviés, ce qui est rare pour des étrangers.
Les maisonnettes de Kulusuk ressemblent à des Lego multicolores. Une colonie de cubes émergeant des rochers. Le tout dessine une mosaïque de couleurs criardes qui tranche avec le ciel bas de cette fin d’après-midi. Un peu de gaieté dans ces paysages aussi grandioses que désolés.
Magnétoscope, télé écran plat et justificatifs d’indemnités de chômage, tout se côtoie harmonieusement dans un intérieur douillet. Bienvenue au Groenland moderne. Kuko nous invite à nous asseoir dans son canapé, tandis qu’Enok dépose sur la table basse une bouteille de Vodka. Il est plein, Enok, comme sa bouteille. Mais elle se videra plus vite que lui, c’est le principe des vases communicants. Tu veux boire un coup ? Non merci. Kuko n’est pas en reste. L’alcool bâillonne ses mots et dilue sa pensée. J’éprouve du mal à comprendre ses paroles. Ce ne sont que borborygmes mâchouillés dans un anglais que tente de disséquer Ed qui en perd son anglais maternel. Nous avons du mal à établir une conversation suivie, alors nous parlons aussi avec les yeux.
Il y a sur leurs visages des sourires qui se referment sur des frayeurs. Il y a des gestes brusques suivis de lassitude. Enok et Kuko passent de l’un à l’autre comme on passe de Charybde en Scylla. Ce sont deux Ulysses brinquebalés dans leur mer de misère, avec pour seule bouée la côte qu’ils ne quitteront jamais. Il faut plaisanter, ne pas s’apitoyer. Enok mime une danse traditionnelle, celles que les Inuits pratiquent devant les rares touristes de passage pour les amuser. Le folklore a cela de bien qu’il met tous les sourires d’accord. Nous rions à gorges déployées devant cette parodie volontaire. Nos hôtes retrouvent une lueur de gaieté, mais celle-ci est fragile. A tout instant, les visages distendus peuvent se figer d’un coup comme la bourrasque fige l’inlandsis. Et moi, je veux cacher ce que je ne saurais voir, c’est humain. La réalité est que Kulusuk est en perdition. Une population que le chômage et l’alcoolisme ont clouée sur la croix des peuples martyrs de la civilisation moderne. Encore quelques années et ces Inuits viendront rejoindre la cohorte des Aborigènes et Indiens d’Amérique sur l’échafaud des destins malheureux.
J’aimerais leur dire qu’il y a un avenir, j’aimerais leur dire que leurs enfants porteront haut l’espoir comme on porte les couleurs de sa fierté. Je veux y croire. Voici un peuple dont l’existence n’a été découverte qu’il y a un peu plus d’un siècle car l’accès à leur terre était rendu très difficile par la violence des courants de la mer orientale du Groenland. D’un mode de vie nomade et chasseur, les Inuit de Kulusuk sont passés au stade d’acculturation. Aujourd’hui, ils vivent cette acculturation dans l’assistanat. Leur révolution reste à faire s’ils veulent maîtriser le courant tumultueux qui guide le monde d’aujourd’hui. Je veux y croire.
A présent, le soleil s’apprête à embrasser la mer. La fenêtre du salon nous ouvre au somptueux spectacle de la nature arctique. Le dîner se prépare sous nos yeux. Enok s’affaire à découper le poisson. Des gestes lents craignant l’imprécision guident son couteau sur la chair de l’animal. Nous ne pouvons malheureusement rester, malgré l’insistance de Kuko. Je la salue chaleureusement en la remerciant pour son invitation. Un fracas se fait soudain entendre en arrière-plan. Jusqu’à présent, je n’avais entendu tel bruit qu’à l’écoute des icebergs qui se détachaient de leur glacier maternel pour tomber dans la mer. Le plan de travail a remplacé ici le glacier, le sol s’est substitué à la mer, et Enok campe l’iceberg. Gisant de tout son long sur le lino de la cuisine, il reprend progressivement confiance en le monde réel. Kuko ne semble pas plus affolée que cela. La représentation du spectacle de l’alcoolisme en milieu inuit n’en est plus à sa première. Au risque d’écrire un mauvais jeu de mots, Kuko semble même en connaître la « chute » par cœur.
Nous entourons Enok qui a maintenant repris ses esprits, et lui proposons notre aide. Pas nécessaire selon Kuko. “Partez, j’ai l’habitude, ne vous en faites pas”.
Xavier Gaumer – tous droits réservés