Un saut autour de la Terre, un saut dans le temps. Le Temps du Rêve ou « Dream Time ». C’est ainsi que les colons anglais, bagnards bannis de la Couronne de Sa Très Gracieuse Majesté, ont résumé en deux mots l’histoire aborigène. Deux mots. Seulement.
Il est loin le Temps du Rêve quand on a connu celui des massacres. Il est effacé des mémoires blanches mais pas pour toi. Ancré dans tes gènes, ils ont voulu te l’arracher comme ils t’ont arraché à ta famille pour suivre une éducation aux Antipodes. Tes Antipodes, pas les leurs. Faire de toi un homme nouveau, soustrait de ton temps, laissant ton rêve évanoui dans le lit de ta terre rouge. Dream time is over.
En me promenant dans Alice Springs, qui n’a rien du Pays des Merveilles, la vision d’une acculturation et de ces navires humains échoués, frappe comme un cagnard qu’on n’attendait plus. L’alcool ronge de son écume acide leur existence en épave. Il y a des fantômes qui errent dans la ville, insensibles aux regards curieux des touristes. Il y a des ombres qui gênent, et des yeux qui ne nous regardent plus. On ne rêve plus. Aboli, le Rêve.
Tu es aussi énigmatique que Lui. Pourquoi ne rien dévoiler ? Ne rien confier ? Est-ce le passé qui t’a muselé, ou bien le secret aborigène est par nature inaccessible aux non-initiés ?
On dit que le Mystère ne doit jamais nous être révélé. C’est ainsi. Comme le Rêve, il s’explique mal. Comme le Rêve, il protège jalousement son être obscur, quand bien même la curiosité me pique au point de vouloir en percer le jour.
Le Rêve n’est peut-être pas mort, et son temps pas révolu. Quelques « White » ont compris la détresse et la richesse que cache cette part de Rêve. Certains ont rejoint les communautés aborigènes comme on découvre une famille. Ils sont devenus pour les uns frères, pour les autres sœurs. C’est un parrainage. « Nous sommes tous frères » si nous nous donnons la peine de comprendre les aborigènes, et leur promettons de songer à nouveau, telle est leur philosophie. Mais comment comprendre un monde secret ?
Il y a des voix qui surgissent des rochers du Désert Rouge. Imperceptibles à mes sens brouillés par une civilisation qui perd parfois les siens, ces voix m’appellent.
C’est ainsi que je m’engouffre dans les abîmes des Monts Olgas, imposantes boursouflures à la bonhommie surprenante au milieu de ce désert. Un monde tout en rondeur dans un univers hostile. Je glisse le long de ces parois lisses. Je sombre dans la douceur des courbes dessinées par ces géants gonflés de pierres ocrées. Me laisser porter pour mieux ressentir. A présent, mes pas résonnent dans ce piège à sons, progressant au gré des ombres qui enrobent puis dénudent les grandes masses polies, sentinelles sur le chemin. Peut-on d’ailleurs parler de chemin ? Un chemin a un début et une fin. Ici, le début et la fin ne forment qu’un. Chaque avancée de ma marche remet en question ma perception de l’espace, du temps et de la vie. Seule la végétation rebelle qui a élu domicile dans ces plis rocheux me raccroche au monde réel comme une boussole recadre un cap. Malheureusement pour elle, son impertinence l’a ancrée ici, tel un marin à terre. Le sortilège de ces lieux ne peut être que l’œuvre d’un dieu, tout comme l’extraordinaire façonnage de ce monde irréel si pur, si parfait, si harmonieux.
Temps en dehors du temps, sensations de vertiges sous le bleu insolent du ciel. Aucun nuage ne vient perturber l’harmonie céleste. La quiétude accompagne mes pérégrinations. Douceur exquise. Il ne manque à ce tableau que les vibrations du didgeridoo. On dit qu’il appartient à la légende. Celle qui bénît la Terre des hommes. Au commencement, celle-ci était froide, et la Nuit vide d’étoiles. Un homme, qui rassemblait le bois pour préparer son feu, constata la présence de termites dans l’une des bûches. Pour les déloger sans les blesser, il souffla dans le tronc. Les termites propulsées dans le ciel vinrent consteller les tentures nocturnes, les égayant de leur brillance. On les appela les « étoiles ». Et pour la première fois, le son du didgeridoo embrassa de ses volutes la terre et la voûte céleste. Les notes s’accouplèrent sur la partition, et procréèrent le Monde. Le Temps du Rêve était né.
Retour au Temps présent. Le soleil impose sa loi à l’air qui se charge d’une chaleur étouffante. Ce n’est pas la robe ombrée des mégalithes qui me sauvera de cette fournaise. Et c’est aussi pour cela que le désert australien est énigmatique. Rien ne lui résiste, pas même la route qui déroule son ruban sombre d’asphalte, une cicatrice de modernité dans un monde sans âge. Il y a des arbrisseaux desséchés qui finissent d’enterrer leurs racines dans le sable, des buissons qui luttent pour leur survie. Ce sont des sculptures agressives, à l’image de ce moloch (petit lézard au corps orné de piquants), véritable forteresse sur pattes qui traverse avec méfiance la voie pour rejoindre le sable d’en face. De part et d’autre de la route, c’est la Cour des Miracles végétale qui compose avec la splendeur de l’aridité. C’est tout le paradoxe de ces lieux : la symbiose des vivants et des morts, des dieux et des humains. Mais un seul maître, le dieu du désert. Celui à qui je m’apprête à demander audience.
A quelques centaines de kilomètres des Olgas, l’antre sacré d’Uluru dresse ses flancs émergents, tel un cétacé ensablé. Découpant l’horizon de son imposante carapace, c’est sûr, Uluru force le respect. Avec ses neuf kilomètres de circonférence pour trois cents mètres de hauteur, c’est une muraille au milieu du vide. Un rempart de boue façonné par deux enfants, raconte le mythe. On dit que sa peau rougit en journée et se teinte de pourpre au coucher du soleil. Le Rocher s’exprime au travers des couleurs, à défaut de murmurer sa légende. Je dois en savoir plus.
Avec pour seul compagnon le silence de ces lieux, l’enquête n’en est que plus ardue. Avez-vous déjà écouté le silence du Désert Rouge ? Il ne ressemble à aucun autre. Des battements indicibles entrecoupent sa respiration, vibrations primitives surgies des entrailles de la Terre que le sable tente d’assourdir. Puis, le temps les fige en plein vol. Plus on approche d’Uluru, plus le silence se dévêt de ses artefacts, jusqu’à devenir pur. Le mur du son zéro est franchi.
Uluru est le sanctuaire religieux des aborigènes Anangu. On dit que Le Serpent Arc-en-ciel coulerait des siècles heureux dans l’un des bassins du sommet. Homme du Temps du Rêve, que peux-tu à me dire à son sujet ? La question reste sans réponse. Il ne parlera pas. Il y a des mots que retiennent ses lèvres en même temps que son cœur. Il y a trop de souffrances mais aussi de sacré engouffrés derrière son regard pour me dévoiler quoi que ce soit. Et Uluru ne se révèle qu’à que ceux qu’il a engendrés. Pas les autres. Pas moi. Ainsi se nourrit le mystère des Anangu, de la curiosité de l’Autre et de ses interrogations. Il s’épaissit devant mon désarroi et ma soif de comprendre. Rien, rien ne sera dit, prononcé, sifflé par le Serpent. Rien ne filtrera des pores d’Uluru. Passe ton chemin, l’Etranger. L’audience est levée.
Je repars comme je suis arrivé, en ignorant. Je reste agenouillé devant la culture impénétrable des aborigènes. Avide de réponse devant un rocher sourd, désarmé face à ses gardiens, il ne me reste plus qu’à le rêver, ce Temps du Rêve. Et laisser de côté mes repères cartésiens. Peut-être est-ce comme cela qu’on accède à la connaissance du secret tant envié. Qui sait ?
Xavier Gaumer
Article paru dans Globe-Trotter Mag 120